Les légères oscillations de Sylvain Tesson

Les légères oscillations de Sylvain Tesson

Quand j’ai commencé à travailler sur Internet, j’étais en charge d’une rubrique dédiée aux voyages. C’était il y a 10 ans, et ma première interview fut celle de Sylvain Tesson. À l’époque, je n’avais lu aucun livre de lui, et j’étais assez ennuyée car bien qu’adorant les voyages, leurs récits m’assommaient. Écouter quelqu’un parler de ses voyages est toujours une expérience délicate, c’est un peu comme écouter un ami vous raconter le rêve qu’il a fait la nuit dernière, ou tenir compagnie à quelqu’un qui est en train de lire. L’autre est transporté dans son propre univers mais force est de constater que ce grand bonheur n’est pas toujours communicatif.

J’ai interviewé ce bonhomme-là, un très beau jeune homme qui portait ses incroyables voyages sur lui, parlait assez peu mais ne disait jamais de banalités. Il esquivait avec élégance les questions trop personnelles et faisait preuve d’une grande humilité. J’ai adoré son livre « Eloge de l’énergie vagabonde ». Je l’ai interviewé d’autres fois, et lu chacun de ses livres avec un plaisir toujours renouvelé.

C’est que Sylvain Tesson n’écrit pas des récits de voyage, il fait de la littérature. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il a fini par atterrir dans la collection Blanche de Gallimard. Ce type-là a clairement quelque chose de plus que ses compères baroudeurs qui avec le temps, finissent par assommer le monde avec leur radotage tropical.

« Dans les forêts de Sibérie » a été un vrai choc. C’est ce livre qui m’a fait devenir une authentique « fangirl ». D’ailleurs, je vous recommande le documentaire qu’il a réalisé lui-même et qui est disponible gratuitement sur YouTube. Six mois dans une cabane du lac Baïkal à rester « bien tranquille » comme il dit.

Il faut savoir que Sylvain Tesson a la bougeotte. Mais vraiment. Ses voyages se comptent en milliers de kilomètres parcourus à pied ou en vélo. C’est aussi un grimpeur né, il escaladait les façades des immeubles parisiens et les chalets de Chamonix jusqu’à ce qu’il se casse la figure. Un accident qui aurait pu lui coûter la vie puisqu’il est resté un certain moment dans le coma et s’est réveillé épileptique et paralysé. Quelques mois de rééducation plus tard, le revoilà en train de grimper les sommets du monde.

Cette fois, il publie son journal qui couvre les années 2014-2017. C’est un ouvrage à part dans sa bibliographie. Le seul  (ou le premier) où il révèle sa personnalité et… ses mauvais côtés. On découvre son quotidien à Paris fait de festivals, d’invitations, de voyages rapides en Russie, en Irak, au Turkménistan et de repas en bonnes compagnies. Ses opinions clairement pro-russe (il est évidemment un russophile averti, fasciné par le moindre aspect de ce peuple rugueux et fataliste) et pro-Poutine (si vous ne pouvez supporter le président, faites-vous l’économie de ce livre, vous économiserez un ulcère) mais aussi une certaine aptitude aux sarcasmes et au cynisme.

À certains moments, il en devient agaçant. Il peste contre Internet, contre les nouvelles technologies, les gens qui ne lisent pas, la télévision, la stupidité de Hollande et la stupidité en général et même l’absence de stupidité… Oubliant peut-être que son quotidien n’est pas le pire qui soit (festivals, invitations, voyages et bonnes compagnies, rappelons-le). Pendant ce temps-là, certains de ses lecteurs sont contraints à des arrangements avec le réel et à quelques hold-up avec la vie pour dérober une heure ou un mètre carré de liberté. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir le temps de pouvoir porter des jugements sur tout ce qui est…

… et pourtant, c’est pour cela qu’on l’aime tant Sylvain Tesson. Parce qu’il nous reconnecte avec une partie de nous-mêmes, celle que nous feignons d’ignorer. Celle qui nous murmure de temps en temps « prends la tangente ! » Un véritable appel de la nature, bien sûr mais pas seulement, il y a également le regard unique qu’il porte sur les gens et sur les situations. Cette manière de faire de la littérature, là où la plupart des gens ne ferait rien. Impossible de finir « Dans les forêts Sibérie » sans avoir envie de partir. Moi aussi j’irai vivre une éternité sur les bords du lac Baïkal pour assister à son incroyable anéantissement au printemps. Je trinquerai à la vodka avec les ours, portant à un toast à la vie, la mort et l’amour !

Alors, peut-être qu’on devra supporter ses bougonneries, peut-être que l’on désapprouvera ses prises de position… Et bien tant pis ! Nous apprendrons ainsi à « apprécier autrui comme autrui » comme le dit lui-même.

L’homme moderne a besoin d’aventure. Il rêve de partir. Il célèbre les vastes monts et les mers lointaines. Mais il désire une montagne sans risque, une mer sans vagues. Pour un peu on s’insurgerait que le risque tue ou que la vie termine toujours aussi mal. « Géographie de l’instant » de Sylvain Tesson

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